Wednesday, August 17, 2022

Compte-rendu de lecture du livre Crimes de guerre – Rouen, 9 juin 1940.

Cet ouvrage, paru en 2022 aux éditions L’écho des vagues, a trois co-auteurs : Guillaume Lemaître, Laurent Martin et Jean-Louis Roussel. Il m’a intéressée parce qu’il est le fruit d’un travail d’enquête historique sur des faits survenus à Rouen en juin 1940 et dont la trace s’était globalement perdue jusqu’à récemment : les assassinats de tirailleurs sénégalais de l’armée française, ainsi que de civils africains et antillais vivant à Rouen, crimes commis par des militaires de l’armée allemande lors de l’occupation de la ville. 

Rouen, un des grands ports français, est connue pour être une ville où depuis longtemps vivent des travailleurs africains et antillais, marins, puis dockers et ouvriers. Ce livre présente une page sombre de l’histoire de la ville, aves ces crimes de guerre commis contre des hommes noirs dans le centre de Rouen le 9 juin 1940. Il fait état aussi d’initiatives mémorielles depuis 2020 sur ces crimes. 

Les auteurs du livre présentent un sérieux travail d’enquête, effectué principalement à partir d’archives diverses. Ils permettent de savoir que 21 hommes furent assassinés par des militaires allemands après avoir été raflés dans le centre-ville : neuf civils identifiés, des matelots, dockers, ouvriers africains, antillais et algérien pour l’un. Il y eut aussi deux hommes, dont on ne connaît toujours que le patronyme sénégalais, Mendy. A ces victimes, s’ajoutent dix autres hommes, des hommes noirs, non identifiés, très probablement des soldats africains de l’armée française. Le livre présente aussi le seul survivant du massacre, un jeune homme probablement ivoirien, Gustave Diomandé, qui fut blessé et réussit à s’échapper dans les heures suivantes ; il fut hospitalisé à Rouen, certainement avec l’aide d’un ou de plusieurs habitants de la ville. Après son départ de l’hôpital en octobre 1940, sa trace se perd.

Les crimes de guerre commis à Rouen par des militaires de la 5e Panzerdivision de l’armée allemande sont à ce jour les seuls assassinats connus qui furent commis ainsi contre des civils noirs, en France, lors de l’offensive allemande de mai-juin 1940. Ailleurs en France, les massacres racistes furent perpétrés uniquement sur des soldats coloniaux.

Le livre replace ces faits terribles dans l’histoire des tirailleurs sénégalais depuis le milieu du 19e siècle, et dans celle des massacres commis contre des soldats coloniaux africains de l’armée français et mai et juin 1940. Les illustrations sont nombreuses, notamment sur les représentations haineuses et racistes de tirailleurs sénégalais par la presse allemande nationaliste puis nazie. Il est cependant dommage que ne soit présenté aucun exemplaire des images françaises datant du début du 20e siècle montrant les tirailleurs sénégalais comme des guerriers « sauvages », découpant les oreilles de leurs ennemis. Car, si à partir de la première guerre mondiale, au cours de laquelle l’état-major français fit massivement appel à des troupes africaines venues des colonies et fit propagande sur le « bon » tirailleur sénégalais, rieur et sympathique, les clichés racistes sévissaient largement auparavant et participèrent à l’image négative en Europe sur les soldats africains et les Africains en général. 

L’enquête présentée porte aussi sur la commémoration, en 1945 et en 1946, de ces crimes de guerre, dans la ville de Rouen, puis sur leur oubli. Les initiatives récentes de commémoration et de mémoire s’inscrivent dans le nouveau contexte, souvent évoqué dans les textes de l’AHTIS, où les tirailleurs sénégalais sont sortis de l’oubli, depuis le début des années 2000. A Rouen dans deux collèges, un travail d’histoire et de mémoire a été mené par des élèves à l’initiative de leurs professeurs.


Françoise Croset


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